Cueillir une parole, rouge ou ténue, violente ou fragile, comme on cueille un visage, le soir, au bord de l'amour
Nous marchions en de vastes forêts.
L'air, vibrant et doux, crissait sous nos dents et dans nos bouches gourmandes installait sa demeure.
Tapi sous les frondaisons, l'été ronronnait. A sa ceinture, quelques javelles, et un caillou, pour la soif.
Sans doute de frêles aurores nous avaient-elles précédés, abandonnant, ici et là, un soupçon d'origan.
L'écriture naissait à chacun de nos pas, soulevant la croûte de sel.
Prestance des signes aux contours affermis. Le blé a levé qui a désappris l'ivraie.
Aux meules du soleil s'affinait la pâte odorante des mots.
Il faisait clair dans chaque tige, dans chaque syllabe.
Le vantail de la nuit avait enfin cédé,libérant flûtes et cymbales.
Combien de margelles avait-elle usées, cette eau arrogante qui venait on ne savait d'où, déployant ses tessons dans le creux de nos paumes, nous forçant à la lenteur et à l'humilité ?
Jusque dans la moindre brindille se hissait la force nue.
Et l'oiseau tournait, tout là-haut, au mitan de la page.
Allions-nous lui confier nos initiales sylvestres, l'âpreté de nos mains convalescentes ?
Enjôleuse, une voix nous incitait à plus de sollicitude : " Ne jamais oublier l'ample séjour du vent, là où se font et se défont les trombes claires du sang. "
Et nous, de repriser, sous l'oeil attentif des fougères, les ailes délabrées, les paroles vétustes et de rendre au matin sa partition immaculée.
C'est ainsi que nous devrions, dans la fraîche ordonnance du tilleul, donner la parole à l'autre : à la colline qui s'impatiente, à l'arbre qui passe...au ciel qui peut s'indifférer.
Nous marchions en de vastes forêts, ébréchant, à chacun de nos pas, un peu plus de silence.